Chers camarades, la campagne fut ardente, la défaite est douloureuse, d’autant que nous avions en main de nombreux atouts. On l’a dit avant moi, un bilan particulièrement calamiteux de la majorité sortante, et pas seulement sur les questions de sécurité publique, principalement sur les questions économiques et sociales, avoir un pays qui se traîne à 1,5 % de croissance en moyenne pendant cinq ans alors que le contexte mondial est extraordinairement porteur, c’est vraiment un bilan de faillite.
Une volonté des électeurs de sanctionner la droite mesurée dans les urnes aux élections cantonales, régionales et européennes de 2004 au référendum de 2005, et mesurée dans la rue en 2003.
A cela s’ajoute la droitisation de la campagne de Nicolas Sarkozy, en mars-avril 2007, en vue de récupérer les voix de Le Pen, et le souvenir du 21 avril 2002, qui incitait les électeurs de gauche à aller voter et à voter utile, la prééminence aussi des thèmes économiques et sociaux dans la préoccupation des Français, et non celui de la sécurité comme en 2002.
J’en ajouterai un cinquième qui me paraît essentiel et sur lequel je veux insister, c’est l’hégémonie en réalité des valeurs et des idéaux de gauche, n’en déplaise aux analystes superficiels.
Je voudrais moi aussi, en y insistant un peu, tordre le cou à ce canard qui a pris son envol dans la presse écrite et dans les médias, et qu’entretient la droite car elle y trouve son intérêt, c’est que la France et l’Europe, mais la France singulièrement aurait basculé à gauche, qu’idéologiquement et politiquement, elle serait à gauche, la droite ! C’est le fond de la thèse que je veux établir.
Mes chers camarades, un pays qui a soutenu massivement pendant deux mois la grande grève des cheminots en 1995 en dépit de tous les emmerdements que ça lui apportait, ce pays n’est pas à droite. Un pays qui a donné 20 régions sur 22 en 2004 à la gauche et qui a voté à 29 % pour les socialistes aux élections européennes, alors que d’autres listes existaient et se présentaient à ces suffrages, n’est pas un pays à droite. Un pays qui s’est prononcé dans les sondages, il y a neuf mois, pour Ségolène Royal à 32 % au premier tour et à 54 % au second n’est pas un pays à droite.
Les tenants du virage à droite font valoir les enquêtes d’opinion qui toutes, soulignent l’aspiration des Français au rétablissement de l’ordre public et à l’autorité de l’État.
Mes camarades, comment en serait-il autrement après cinq années sarkozystes qui ont vu exploser les agressions contre les personnes et s’embraser les banlieues ?
Le fait qu’il y ait une demande d’ordre, d’autorité et de rétablissement de l’autorité de l’État n’est pas du tout en soi un signe convainquant d’un basculement à droite de ce pays. Tout dépend de l’ordre en question, tout dépend de l’ordre espéré.
Or, ce n’est pas l’ordre répressif des premières années de la Ve République, ce n’est pas l’ordre moral, c’est l’ordre républicain, c’est la démocratie sociale, cela ressort des enquêtes d’opinion que les partisans de la thèse du basculement à droite soulignent eux-mêmes.
66 % des Français camarades interrogés se prononcent pour le droit de vote des immigrés aux élections locales, 81 % se prononcent contre la préférence nationale, 78 % considèrent que l’homosexualité est une forme normale pour vivre sa sexualité.
L’ordre auquel aspirent nos concitoyens n’est ni l’ordre moral ni l’ordre autoritaire d’autrefois, c’est l’ordre républicain, et c’est l’État démocratique, et cela ne signifie en aucune manière qu’il y a un virage à droite, au contraire.
Mais c’est sur le terrain social et culturel que l’hégémonie idéologique de la gauche me semble la plus nette. Les valeurs traditionnelles de la gauche : égalité, laïcité, justice sociale, liberté, ces valeurs sont plébiscitées, et elles ne sont pas plébiscitées dans l’abstrait. Ce qui est soutenu, c’est les institutions que la gauche a mises en place pour incarner et pour réaliser ces valeurs. La retraite par répartition, l’accès égal et gratuit aux soins, l’hôpital public, l’école laïque gratuite et obligatoire, l’assurance chômage, les services publics, les libertés syndicales, l’intervention économique de l’État, voilà les valeurs à gauche et les institutions qui sont plébiscitées à des fortes majorités dans l’ensemble des enquêtes d’opinion.
Et l’avantage de ces élections qui ont en effet été très intenses, c’est que nous disposons d’une véritable montagne de matériaux de ce point de vue. Et on sait exactement où cette opinion se situe et comment elle a évolué.
Ces enquêtes d’opinion, il est vrai, montrent aussi que les Français sont massivement favorables à la liberté d’entreprise, à l’économie de marché, et là est, je crois, la limite de l’influence de l’extrême-gauche désormais dans ce pays. Mais dans le même temps, elles montrent que si les Français sont hostiles au libéralisme économique qui veut réduire l’intervention de l’État dans la sphère économique et sociale, qu’ils restent attachés à l’économie mixte chère à François Mitterrand, c’est-à-dire à une économie sociale de marché, régulée, corrigée, stimulée par l’action de la puissance publique, et la négociation collective entre syndicats et patronat.
Si les Français admettent la nécessité de réformer l’État Providence, ils refusent tout ce qui pourrait l’affaiblir et a fortiori tout ce qui pourrait le démanteler.
Aujourd’hui, les valeurs et les idéaux de la gauche sont dominants. Nos concitoyens sont favorables à l’État républicain et laïc, au modèle social français, et à la libéralisation des mœurs. Les idées libérales, l’apologie de la concurrence, la croyance dans les vertus autorégulatrices des marchés, ces idées sont minoritaires, et les leaders de la droite le savent tellement bien que, comme cela a été rappelé avant moi, ils ont avancé largement masqués, ils ont repris tout un ensemble, non seulement de nos grands ancêtres, Jaurès et Blum, mais ils ont repris tout un ensemble de nos propres propositions. Je donnerai comme exemples la Sécurité sociale du travail, ce qu’ils ont pu dire sur la nécessité d’une Europe sociale volontariste et active sur le plan de la croissance.
Alors, ce débat a une importance, c’est un enjeu idéologique. Parce que si ce que je dis là est juste, il faut s’attendre à ce que la politique libérale et autoritaire conservatrice de Nicolas Sarkozy et de son gouvernement se heurte à une résistance de masse, à une résistance profonde, notre rôle, dans ces circonstances, c’est d’aider à cette résistance, d’aider à l’organiser, à la stimuler, lui donner des perspectives politiques, lui donner son expression dans les assemblées élues.
Et si la droite et les médias arrivent à accréditer l’idée dans l’opinion, chez les salariés qu’en effet, ce pays a basculé vers la droite massivement sur le plan des idéaux ou sur le plan des représentations, comme sur le plan des propositions, c’est une nouvelle défaite idéologique que nous essuierons, parce qu’une telle idée n’est pas sans conséquences, elle produit du découragement, de la démobilisation, de la résignation, du sauve-qui-peut, du chacun pour soi, et à la fin, c’est une idée qui sera auto-réalisatrice, une prophétie auto-réalisatrice parce qu’elle créera une situation où en effet, le pays basculera à droite.
Donc réfutons cette idée-là et assumons les fonctions qui sont les nôtres dans cette circonstance, sachons que la résistance et la contre-offensive vont s’organiser, et tenons-nous à la pointe de cette résistance et de cette contre-offensive.
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