D’abord, je remarque qu’on n’est pas à huis clos. Alors, c’est très bien d’être entouré par les oreilles attentives, moins attentives là parce que, à cette heure-ci, la voix du couloir est plus forte que la voix de la tribune, mais quand même. Donc ça crée l’alternative du diable que vous connaissez : le silence serait étouffant, le débat serait déchirant. Va trouver ta voie entre les deux. Donc nous sommes tous condamnés à la litote de convenance, l’euphémisme mondain et la fraternité par précaution mutuelle.
Je vais y sacrifier d’autant plus volontiers que, parlant dans cette tradition de la gauche de notre parti, je sais que ce qui se présente devant nous pourrait aggraver notre cas collectif, bien sûr si la gauche venait à subir un nouveau revers, mais aggraver encore plus notre cas particulier car il n’y a pas de perspective pour la gauche du parti dans la défaite de la gauche.
Alors, je suis d’accord pour dire que chacun doit procéder à son bilan, pourquoi pas ?
Je vous propose un mot du mien, sur un point. Je pense avoir eu fondamentalement raison sur l’idée qu’il était absolument nécessaire que l’autre gauche s’unisse pour trouver une dynamique qui renforce toute la gauche elle-même. Je pense que leur division, leur transformation à l’état de poussière n’a servi personne.
Or ce débat, nous l’avons eu auparavant, et il y a eu deux stratégies concurrentes, l’une considérant comme des quasi transfuges ceux qui s’intéressaient à cette question, les autres travaillant en public ou dans l’ombre pour exciter des passions contraires en sorte que cette division dont je reconnais qu’elle n’avait pas besoin de beaucoup d’encouragement, s’aggrave et s’approfondisse.
Maintenant, je suis d’accord pour dire que tout bilan, il n’y a pas de bilan à gauche qui soit ou tout noir ou tout blanc. Mais si l’on veut la mesure, évitons que l’on proclame trop vite que tout est blanc si l’on ne veut pas obliger les autres à noircir. Comme l’a dit le Premier secrétaire, moi aussi j’apprécierais qu’on n’aille pas battre sa coulpe sur ma poitrine.
J’en donne un exemple, et qui est au cœur de nos débats, on dit que l’alternative à ce que nous avons fait, c’est la social-démocratie et la modernisation. A combien de camarades faut-il rappeler, et aux plus brillants et aux plus constants d’entre eux, toi, mon cher Dominique, que c’est la même chose que la discussion que nous avons eue sur le réalisme de gauche, que je ne sache pas que depuis nous pratiquons le communisme à l’échelon national, que nous avons fait du bolchevisme sous le gouvernement Lionel Jospin, et que ce soit l’extrême-gauche au pouvoir dans les vingt régions que nous dirigeons.
Par conséquent, cette question a déjà été tranchée par l’histoire. Mais si je vais au-delà de l’apparence des mots, j’en suis d’accord, je veux bien aller au fond, Dominique. Je comprends ce que veut dire le mot social-démocratie, tu n’as pas envie, j’espère, des expériences calamiteuses des social-démocraties du reste de l’Europe. Personne ici ne propose le modèle allemand de cogestion avec la droite, personne ne propose le modèle blairiste, personne ne propose le programme du parti social-démocrate danois qui propose de passer la retraite à soixante-sept ans. On ne parle pas de cela. On ne parle pas non plus du bilan de la social-démocratie en Amérique latine.
On parle d’autre chose, d’une idée centrale qui est : si ce n’est pas la propriété collective des moyens de production, c’est donc angle mort de la pensée socialiste, de toutes les branches de la pensée socialiste depuis maintenant vingt ans ou trente ans. Si on ne parle pas de cela, on parle donc du compromis. Ça, c’est une bonne discussion. Et le compromis ne peut pas être résumé à la formule magique que nous aurions trouvée au fond d’un tiroir parce que, enfin, nous serions libérés des contraintes qui ont pesé sur nous et qui consisterait à dire : la loi, vive le contrat, c’est-à-dire en définitive évacuer l’intérêt général, le législateur, la République elle-même au profit de la négociation de parti à parti chaque fois que se présente une difficulté, et à la fin, on termine dans le ridicule : c’est le contrat de rupture par consentement mutuel, qui est le contrat de travail proposé par la droite. C’est un contrat à quoi nous opposons la loi applicable partout. Mais on ne parle pas de ça. Moi je propose qu’on ne parle pas de ça et qu’on parle de savoir, si nous faisons un compromis, où est l’intérêt général de la patrie, de la population et du socialisme ? Où le voit-il* ?
La question du compromis est la suivante : avec qui faisons-nous un compromis ? Le capital financier transnationalisé à qui nous donnons les moyens de marchandiser toujours plus les secteurs de production, ou bien est-ce que nous faisons ce compromis avec le capital productif, celui qui a besoin d’ouvriers hautement qualifiés et qui donc a besoin d’éducation nationale, qui a besoin de lois, de règles, de la monnaie diplômante donnée à l’État, et non pas aux particuliers ? Ça, c’est une discussion intéressante.
Et cette discussion nous renvoie au fond de la doctrine socialiste, et c’est ce fond qu’il faut éclairer en traçant la ligne d’horizon. La droite n’a pas besoin d’une ligne d’horizon, il lui suffit du monde tel qu’il est. Elle le rectifie tantôt d’un côté, tantôt de l’autre suivant où sont ses intérêts.
Sa tactique politique, nous la connaissons, c’est d’agir pour gagner la bataille des têtes car c’est dans la tête qu’est commandé le ventre, et c’est pourquoi on voit tant de miséreux qui vont embrasser la main qui les frappe. Le but idéologique de la droite, c’est de faire que les pauvres votent comme s’ils étaient riches, depuis que la droite existe. C’est donc une bataille qui commence par la bataille culturelle, celle que recommandait Antonio Gramsci. Il est tout de même terrible de voir que c’est la droite qui cite Gramsci et qui applique ses doctrines, et nous qui regardons avec des catalogues, je vous le dis, mes camarades, qui pensons que le programme socialiste est une espèce de catalogue para-syndical de mesures toutes justes, toutes utiles, mais qui ne trace aucun horizon, sinon la défense comme on dit. Et la défense, c’est trop court, la protection, c’est utile, mais c’est trop court.
Il faut un horizon. C’est tellement vraiment que la candidate l’a immédiatement ressenti en en proposant, avec un mot qu’elle a appelé l’ordre juste, avec lequel je ne suis pas d’accord, je suis pour l’ordre émancipateur, mais au moins, on a une vision globale. J’avais appelé ça, avec d’autres ici, la République sociale. Mais il faut donner l’horizon vers lequel la société va et poser l’impératif de sa transformation radicale, c’est-à-dire du changement non seulement des valeurs qui sont aux postes de commande, mais des indicateurs de développement de la société. Si les indicateurs sont des indicateurs de développement humain, il en va tout autrement que si l’on essaie cette espèce de magie alchimique interminable de savoir qui du marché ou de la volonté collective, à quel dosage ça fonctionne.
Nous, nous connaissons notre réponse. Dominique, je t’interpelle : est-ce que, oui ou non, nous en sommes toujours, non pas à l’arbitrage entre le marché et la loi, mais à l’arbitrage entre la société d’économie mixte, où il y a un secteur public structurant qui incarne l’intérêt général, qui oriente la production, qui propose ici et là des éléments de prévision ou de planification, on appelle ça comme on veut ? Ou bien on considère que l’idéal est de libérer totalement les mécanismes du marché et de prévoir une vaste infirmerie qui l’accompagne, avec sa dose de pansements, de médicaments de toutes sortes pour réconforter les blessés et remettre en route les démolis ?
Voilà l’alternative dans laquelle nous sommes. Celle-là, c’est celle du fond. Peut-être qu’on peut converger. C’est seulement ce que je voulais dire. Ayons entre nous l’honnêteté d’accepter le débat théorique, il n’est pas nul, il n’est pas pauvre, il n’est pas abstrait.
Depuis que la pensée philosophique s’est construite, elle se construit contre les sophistes, qui disqualifient ceux qui parlent pour ne pas avoir à traiter de* leurs arguments. Le sophisme règne aujourd’hui en toutes circonstances, et même parfois parmi nous quand on dit : je ne suis pas d’accord avec l’ordre juste, je me suis entendu répondre : « Quoi ? Tu préfères le désordre injuste ? ! » Ça, c’est le sophisme. La pensée philosophique, elle commence par le discernement et commence par dire : la réalité n’est pas ce que nous voyons, elle est à découvrir, elle est à inventer, elle est à rechercher avec l’instrument de la raison.
Donc avec l’instrument de la raison, comment pouvons-nous nous émanciper de l’obscurantisme du capitalisme et de l’obscurantisme que parfois nous-mêmes nous générons ? Lorsque, comme nous l’avons vu par exemple à certains moments de la campagne, on voit des gens pleins de bonnes intentions animant le courant féministe, comme Benoîte Groult, tous les féminismes, je* vous le dis, pour moi, ne sont pas bons à prendre, nous dire que si nous avons du mal à voter pour Ségolène Royal, c’est parce que notre cerveau reptilien d’homme nous empêche d’admettre le leadership d’une femme.
Eh bien, entre ça et le génétisme de Nicolas Sarkozy, il n’y a pas de différence. Figurez-vous que ce ne sont pas mes organes génitaux qui m’empêchent de penser.
Alors, acceptons la querelle polémique, acceptons la querelle théorique, acceptons la querelle de l’horizon parce que c’est celle qui vaut.
Hélas, chers amis, chers camarades, nous n’avons pas de modèle, nous sommes comme étaient nos pères et nos mères, fondateurs de notre mouvement dans un monde entièrement hostile, où les grandes places fortes du capitalisme n’ont aucune expression du mouvement ouvrier organisé à leur disposition. Et nous devons réinventer la gauche. Je vous le dis, je suis certain de ça.
Le monde aussi secoue ses chaînes, regardons là où il le fait. Je sais que souvent vous brocardiez cette idée où on la caricature, mais regardons vers l’Amérique latine, où il n’y a pas de modèle transposable, mais il y a une énergie, il y a un souffle, il y a une audace, un culot à défier les puissances établies, avec des formes très diverses, peut-être complémentaires, parfois contradictoires, mais c’est là qu’il faut aller chercher, il faut aller mettre les doigts dans la prise, c’est-à-dire de l’énergie populaire qui, seule, est capable, par son implication, de détruire le vieux moule.
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