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Discours de Robert Badinter au meeting de Nantes – 16 avril 2007

16-04-2007

Il y a du monde !

Mes camarades, mes amis, comme Jean-Marc Ayrault, cédant à la chaleur communicative de l’assistance, a dépassé son temps, qu’avant que je ne pénètre dans cette immense salle, j’en dirai un mot de plus tout à l’heure, le maître des cérémonies m’a dit : vous avez jusqu’à huit heures moins trois. C’est dire que ce sera donc un service express, car ce qui compte, c’est celle qui nous réunit ici ce soir, c’est-à-dire Ségolène Royal. Moi, je fais le lever de rideaux ! Ça m’est arrivé déjà bien souvent dans ma vie, je suis une vieille moustache des campagnes présidentielles, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai en effet levé le rideau pour François Mitterrand, qui avait une caractéristique : il était toujours en retard. Ce qui fait que j’étais forcé d’improviser, de continuer, d’aller ici, d’aller là, en me disant : mais que fait-il ? Le public, lui, n’est pas venu pour moi, mais pour Mitterrand, **, que là-haut… Enfin…

Donc, ce soir, donc, j’irai à l’essentiel. Et l’essentiel, bien sûr, c’est remercier Jean-Marc, et vous tous qui êtes venus. J’ai avec Nantes une affinité particulière, ce que disent souvent les orateurs politiques, dans mon cas, c’est vrai, j’ai été lycéen, il y a de cela fort longtemps, au lycée Clemenceau. Donc je suis nantais.

Mais à part cela, je ressens comme un honneur le fait, et je l’en remercie, que Ségolène Royal m’ait invité à prendre la parole devant vous, ce soir ici, et en promenant mes yeux sur l’immensité de cette salle, j’augure bien du résultat : vous êtes, je pense, plus nombreux qu’en 1981, quand nous avons terminé, et vous savez la suite…

Alors, puisque, et c’est là ma raison d’être ici, puisque nous entrons dans la dernière ligne droite avant le premier tour, je veux rappeler haut et fort, et ce n’est jamais inutile, qui nous sommes, nous, socialistes, nous, de gauche, et pourquoi nous combattons.

Nous ne sommes pas, les socialistes, une formation politique née hier, dont l’unique finalité, on se souvient de la naissance du RPR puis de l’UMP, est de servir les ambitions d’un homme et de le porter à la fonction présidentielle.

Nous, socialistes, nous, notre parti s’inscrit dans l’histoire et dans la plus grande. Nous sommes, et surtout vous, qui êtes les représentants de la nouvelle génération, nous sommes les dépositaires d’une longue histoire et de grandes causes que nous avons soutenues, ou nos prédécesseurs.

Quand vous regardez le progrès social de notre pays, il répond exactement aux victoires des socialistes. Mais à chaque fois que le peuple nous a confié un mandat, nous avons fait faire des progrès comme il convenait.

Des progrès, qu’il s’agisse des congés payés, de réduction du temps de travail, du droit à la retraite après une vie laborieuse, souvent difficile, ou bien qu’il s’agisse aujourd’hui de la défense de la Sécurité sociale.

Toujours, partout, vous trouverez les socialistes debout et en pointe quand il s’agit de ces combats-là.

Ce que j’évoque, mes amis, du progrès social, je pourrais le rappeler avec encore plus de passion s’agissant du progrès des libertés et des droits de l’homme. Notre histoire est pleine de ces combats et même parfois, vous m’excuserez de le dire, de ces victoires. Ai-je besoin d’évoquer ici le long chemin, le long combat pour l’abolition de la peine de mort, que nous devons au courage politique de François Mitterrand ?

Alors, cette longue marche des socialistes, elle appartient, au-delà de nous, à la nation. C’est la raison pour laquelle, quand il s’agit de Jaurès, de Blum ou de Mitterrand, j’ai un aveu, moi, ça ne me dérange pas que le candidat de l’UMP cite avec une révérence surprenante dans sa bouche, leur nom. D’autres plus méchants que je ne le suis y verraient sans doute l’hommage du vice à la vertu. Moi, je remarque seulement que, quand il s’agit des leaders socialistes, c’est étrange, Nicolas Sarkozy les aime, mais à une condition : qu’ils soient morts ! Vivants, il les combat, morts, il les encense. Encore un peu de temps à attendre !

Et puisqu’il s’agit des socialistes, puisqu’il s’agit de Jaurès, puisqu’il s’agit de Blum, et que je vois tellement de jeunes visages devant moi, je voudrais simplement rappeler ce que Blum écrivait dans une lettre de 1919 aux jeunes filles et aux jeunes gens de son temps, il leur disait : de quoi est né le socialisme ? De la révolte de tous les sentiments blessés par la vie, méconnus par la société. Le socialisme, il est né de la compassion et de la colère que suscitent en tout cœur honnête ces spectacles intolérables : la misère, le chômage, la faim. Qui dirait que les choses ont changé ?

Alors, certains trouveront peut-être que c’est d’un style un peu démodé, eh bien moi pas. Moi, je pense qu’il n’y a rien de plus beau que ces phrases, que la voix d’un juste qui s’adresse aux plus jeunes, pour les inviter à mener le bon combat sous toutes ses formes contre l’injustice dans la France, mais, mes amis, pas seulement dans la France, dans le monde entier car la justice, mes amis, elle est au cœur du combat des socialistes, elle en est la flamme vivante, transmise de génération en génération.

Nous sommes à la veille du premier tour, Mitterrand disait : c’est au premier tour que se joue le second. C’était des paroles prémonitoires, quand on pense avec tristesse à ce qui est advenu le 21 avril 2002, et dont nous ne devons pas perdre la mémoire. Propos qui sont toujours aussi fondés en dehors de cette catastrophe, car le résultat du premier tour influence de façon décisive le second tour.

Alors, ne vous laissez pas captiver par les sondages, ne vous laissez surtout pas détourner par les amateurs de politique fiction. Le second tour de cette élection présidentielle se jouera entre Ségolène Royal, dont je salue ici le courage, l’énergie, la force de conviction, la foi républicaine, et Nicolas Sarkozy. C’est le choix réel de cette élection, et il n’y en a pas d’autre !

Alors, je voudrais d’abord dénoncer une mystification : Nicolas Sarkozy se présente bizarrement dans cette campagne comme le candidat de la rupture. De la rupture avec qui ? Avec le précédent gouvernement, c’est-à-dire le sien.

Alors, je pose la question : de qui se moque-t-on ?
Pendant cinq ans, de ce gouvernement, il a été, disait-il un des rares jours d’humilité, le second, le Premier ministre juste en dessous. Et comme ce qu’on oublie, il était en même temps le chef du principal parti de la majorité. Je n’ai pas besoin de vous dire que celui qui, au Conseil des ministres, contrôle le parti majoritaire de l’Assemblée nationale, croyez-moi, il pèse d’un autre poids que le ministre ordinaire, je le sais bien.

Alors, ce serait trop facile pour lui de parler comme ça d’un ton détaché de son ancien gouvernement, comme si, après tout, il avait été le spectateur désintéressé se bornant à regarder ce qui s’y passait. Ce n’est pas ça. Le passif de ce gouvernement, c’est aussi le sien ! L’accroissement vertigineux de la dette, le chômage des jeunes, le manque effrayant de logements sociaux, la crise des banlieues, l’échec face à la criminalité et à la délinquance la plus violente, la pire, tous ces mots-là demeurent son héritage, et avec eux, il n’est pas en rupture.

Il est aujourd’hui devant nous, après ces cinq années écoulées, à la fois, je le dirai en reprenant des mots que les plus anciens reconnaîtront : Sarkozy est à la fois l’homme du passé et l’homme du passif.

Pourquoi croyez-vous qu’il ait, à l’étonnement même d’ailleurs de certains de ses partisans, sorti de sa boîte à surprises ou de sa boîte à outils un nouveau ministère qu’il nous annonce sous le nom inédit de ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Ça, je peux vous assurer qu’il ne l’a pas trouvé chez Jaurès ! Ça, je sais où on rencontre constamment cette référence au national, et c’est chez l’adversaire de Jaurès, c’est chez Barrès, le champion des anti-Dreyfusards, ou pire encore, c’est chez Charles Maurras*, l’inspirateur de Vichy, l’homme de l’action française, j’ai retrouvé cette phrase de lui : celui qui voulait défendre la nation contre l’ennemi, l’étranger de l’intérieur. On ne peut pas dire plus.

Alors, cette référence de Sarkozy à l’identité nationale, et sa véritable explication, elle est simplement dans le désir d’attirer en jouant son pipeau les suffrages des électeurs du Front national, et cela dès le premier tour. Et qu’on ne s’y trompe pas. Certains disent : Sarkozy, il est utile, c’est l’anti-Le Pen, il lui enlève des voix. Quelle courte vue ! Car pour gagner les suffrages des électeurs de Le Pen, Sarkozy a lepenisé son discours. Il suffit, à cet égard, de relire ses propos sur les gènes de la pédophilie ou du suicide chez les adolescents.

Vous avez raison de siffler, parce qu’on sait à quelles pratiques funestes de l’eugénisme ces vues-là et ces considérations-là, unanimement dénoncées par les autorités scientifiques, peuvent conduire.

Alors, pour nous, socialistes, face à cette lepenisation des esprits que, dès 1996, à la tribune parlementaire, je dénonçais comme étant un des maux qui menacent le plus profondément notre démocratie, face à cette lepenisation du discours, les choses sont claires : nous devons sans cesse, nous, à gauche, affirmer fièrement nos valeurs. Nous devons le faire particulièrement, je le dis, quand il s’agit de l’immigration, face aux angoisses entretenues par la droite.

L’immigration, mes amis, c’est pour la France, une richesse. Oui, une richesse. De génération en génération, les immigrés et leurs enfants ont contribué à faire de la France la grande nation qu’elle est. Que la condition en soit évidemment l’intégration républicaine, c’est une certitude. C’est à nous, socialistes, d’assumer cette intégration et d’agir en conséquence.

Et la première des mesures que nous devrons prendre pour faire tomber le mur invisible qui, trop souvent, isole les immigrés et pèse sur leurs enfants français ou voués à l’à être, c’est le droit de vote aux élections municipales des immigrés non européens en situation régulière.

Nous le réclamons depuis des décennies avec force, et dans le référendum sur la réforme des institutions que Ségolène Royal nous a annoncé et qu’elle fera voter, c’est la mesure, le droit de vote aux municipales des immigrés, la plus significative qui sera proposée au peuple français.

A travers toute élection à la présidence de la République, c’est toujours une certaine idée de la République qui se joue. Avec Ségolène Royal, la nôtre est claire. Pour nous, femmes et hommes de gauche, la République française doit demeurer fidèle à ce qui est son essence même : la France n’est pas un agglomérat, une mosaïque de communautés distinctes, la nation française, comme la République, est composée de citoyens français, tous, tous égaux en droits et en dignité, sans distinction aucune, de sexe, de race, d’origine, de religion, de conviction politique ou philosophique, ou d’orientation sexuelle. Comme la nation elle-même, la République française est une et indivisible.

Et parce que nous refusons toutes les formes de communautarisme ou de différencialisme, parce que nous combattons toutes les formes de discrimination, pour nous, mes amis, la laïcité est indissociable de la République française, elle en est un élément fondamental.
Ma mère m’a appris que l’exactitude, y compris dans les très grands meetings républicains, est une vertu. Par conséquent, je veux vous remercier, et vous dire : le premier tour, c’est dimanche, le premier tour, c’est à nous, le premier tour, c’est en tête, le premier tour, c’est déjà la victoire, le premier tour, c’est demain, et l’avenir est à vous !

Merci, mes amis.

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