Chers Amis,
Nos victoires du printemps dernier nous créent plus de devoirs que de droits. Face à une droite qui a été rejetée –et qui l’est encore- ce qu’attendent nos concitoyens, c’est une gauche -et en l’occurrence le Parti socialiste, principal parti de la gauche- à la hauteur d’une situation difficile.La droite continue à être repoussée. Elle atteint des niveaux records d’impopularité. Elle suscite frustration, colère et nous devons continuer à nous opposer fermement par rapport à un Président de la République absent, indifférent même au sort de ses concitoyens, un Président qui ne cherche qu’à se protéger, lui, et à protéger ses propres amis, qui maintient contre toute raison un Premier ministre épuisé, effondré, essoufflé car, il est à la fois sans autorité et dur dans sa politique à l’égard des plus fragiles. Il y a là comme un impératif pour nous d’être non seulement ceux qui peuvent porter le mécontentement, mais ceux qui doivent déjà permettre l’alternance.
Cela nous donne l’obligation d’être une opposition ferme, mais de faire aussi des propositions fortes, et nous avons commencé à nous y engager. Dans une certaine mesure, le débat que nous avons aujourd’hui sur le Traité constitutionnel est la première étape de la construction de notre projet. Ne croyons pas que ce débat européen est tout simplement un débat entre nous, un débat où il faudrait jauger l’influence de l’un ou de l’autre, où il y aurait simplement à prendre une position qui n’aurait aucune conséquence sur notre identité, sur notre conception du changement ou notre capacité d’assurer, demain, les transformations indispensables à notre pays mais aussi à l’Europe. Nous sommes déjà dans la préparation de notre projet. Ce projet doit être fondé sur des principes qui détermineront d’ailleurs à la fois notre succès électoral en 2007 et notre crédibilité pour la suite.
Le premier principe, si l’on veut emporter les convictions, si on veut donner de l’espoir, si on veut lutter contre les peurs, c’est celui de la volonté. Il faut dire que la politique peut agir et sur quoi elle peut être utile. Il faut préciser ce que seront nos engagements sur l’Education, la redistribution, la fiscalité, les territoires et montrer que nous avons des moyens pour agir ; des moyens à travers les leviers de l’Etat, à travers la mobilisation de nos élus, et des leviers aussi à l’échelle de l’Europe.
Le second principe, c’est celui de la vérité. La politique peut sans doute décider, mais elle ne peut pas décider de tout. Ne laissons pas croire, au prétexte que nous serions aujourd’hui dans l’opposition, que nous pouvons poser un verrou devant toute menace qui serait devant nous. Qui peut imaginer que, face à la situation qui sera la nôtre en 2007, l’héritage qu’il faudra prendre et qui sera hélas lourd de la part de la droite, avec la somme des revendications que nous aurons à assumer, avec des déficits sociaux et budgétaires considérables et l’endettement, nous pouvons tout faire : interdire les licenciements, trouver des ressources financières considérables, des trésors cachés et mettre à flot à la fois notre économie, nos comptes et atteindre –dès le lendemain de notre élection que j’appelle de mes vœux- le plein emploi ! Qui pourrait le penser ?
Le troisième principe, c’est celui de cohérence. Nous sommes dans l’opposition aujourd’hui, mais nous ne l’avons pas toujours été ! Nous avons été au gouvernement pendant trois législatures, personne ne l’a oublié. Ce n’est pas parce que nous nous retrouvons aujourd’hui dans l’attente, de nouveau, d’exercer des responsabilités qu’il faudrait occulter les réussites qui ont été les nôtres ou nos échecs car, si nous n’avions pas eu d’échec, nous serions sûrement aux responsabilités du pays. Les Français n’ont donc rien oublié. Et, quand nous prenons position sur tel ou tel sujet, et l’Europe en particulier, nos concitoyens savent bien ce que nous avons fait depuis 20 ans par rapport à la construction européenne ; et de la même manière, les positions que nous prenons aujourd’hui nous engageront demain. Si nous avons le sens de la responsabilité, le sens même de la politique, n’imaginons pas que nous pouvons dire dans l’opposition des choses différentes de ce que nous avons fait ou de ce que nous ferons demain. Parce que nous en paierions nécessairement le prix !
À partir de ces principes-là, il faut aborder la question du Traité constitutionnel européen. Il faut d’abord partir du contexte dans lequel ce débat s’impose. Nous ne sommes pas dans un monde stable, avec le respect du droit partout et des règles internationales partagées. Nous sommes dans un monde profondément en désordre. Un monde en guerre, on le voit en Irak, mais pas simplement en Irak, avec le conflit palestinien. Un monde déstabilisé parce qu’injuste et qui connaît, en Afrique ou ailleurs, des tourments terribles : la faim, la maladie et la guerre. Dans ce monde-là, il y a en plus une puissance qui a décidé de se doter du Président que l’on sait, Bush aux Etats-Unis, et qui porte avec sa politique l’idée –qui est maintenant celle d’une majorité d’américains- d’un choc des civilisations et de faire passer la lutte légitime contre le terrorisme en un conflit avec une partie du monde. Nous pouvons déplorer la victoire de G.W. Bush ; nous pouvons même pleurer sur l’insuccès des démocrates américains ; mais nous devons d’abord comprendre ce qui s’est produit. Ce qui s’est produit aux Etats-Unis, et cela doit servir de leçon par rapport à des échéances qui viendront en France en 2007, c’est qu’une nouvelle fois, les conservateurs qui s’avent bien qu’ils ne peuvent pas gagner sur leur programme économique (diminution d’emplois, délocalisations, déficits sociaux, budgétaires, commerciaux, baisse du dollar…) se sont adressés à la partie de l’électorat la plus conservatrice, utilisant même les religions –voire même le fondamentalisme de certaines religions- à leurs fins personnelles, les valeurs “ familialistes ” à des fins électorales, laissant penser qu’il n’y avait qu’un seul sujet qui comptait : l’insécurité. Cela ne vous rappelle rien du comportement d’un de ceux qui, au pouvoir aujourd’hui, sera sûrement président de l’UMP et peut-être candidat, demain, à l’élection présidentielle de 2007, lorsqu’il évoque à son tour les valeurs de la civilisation, met en cause les principes de la laïcité, veut changer la loi de 1905… C’est le même procédé qui est utilisé.
Par rapport à ce monde-là, par rapport à cette droite-là qui n’est pas qu’américaine, nous avons à la fois notre conviction et notre idéal de socialistes, mais nous avons l’Europe qui sert de modèle au reste du monde. Bien sûr, ce modèle est imparfait, bien sûr que c’est d’abord une construction économique, bien sûr que c’est un marché et qu’on a donné d’avantage de place à la monnaie ; mais ce modèle est regardé comme un modèle de paix, mais pas simplement de paix entre Européens –et ce n’est déjà pas si mal quand on sait ce qu’a été le XXè Siècle, mais de paix pour le reste du monde. C’est Léon Blum, revenant de déportation à la fin de la seconde guerre mondiale, qui s’adressant aux socialistes français leur a demandé de faire le choix de l’Europe et ce n’était pas un discours facile à entendre au lendemain de la guerre. Il disait qu’il fallait faire l’Europe, mais pour penser le monde, pour changer le monde. C’est ce que nous avons encore à faire.
Lorsque nous voulons faire l’Europe, nous ne voulons pas la faire uniquement pour nous-mêmes ; nous faisons l’Europe pour le monde, pour changer le monde. C’est donc un modèle de paix, mais c’est aussi un modèle social qui n’accepte pas qu’au nom de la compétition économique il faille remettre en cause les droits fondamentaux. C’est un modèle écologique aussi et ce n’est pas un hasard si c’est l’Europe qui a pris de grandes dispositions qui ont aujourd’hui valeur internationale, même si les Etats-Unis s’y opposent encore. Dans ce contexte-là, avec cette Europe-là, il faut regarder le Traité constitutionnel comme une étape nouvelle et comme une étape décisive. Comme une étape nouvelle, parce que nous avions tellement dit qu’il fallait enfin que l’Europe soit politique et pas simplement fondée sur des bases économiques et monétaires, nous avions tellement dit qu’il fallait que l’Europe soit enfin dotée d’institutions stables, efficaces, démocratiques. Nous avons cette occasion aujourd’hui avec le Traité constitutionnel qui nous est proposé et nous ne la saisirions pas ? Et sur quel prétexte ? Parce que cela n’irait pas assez loin sur le plan social, parce que ce serait trop timide sur le plan économique ou que nous n’aurions pas toutes les garanties de véritables progrès en matière d’Europe de la défense ! Savoir que nous pouvons nous doter des instruments, des institutions pour une Europe politique est un progrès essentiel.
Si nous voulons avancer dans l’Europe à 25, c’est parce que nous avons voulu l’élargissement. Nous ne pouvons pas à la fois faire l’élargissement et ne pas avoir les institutions correspondantes. Et si nous attendons encore, considérant que le compte n’y est pas et qu’il faut renégocier le Traité, cela voudra dire que pendant le temps où l’Europe sera encore en débat, Bush, lui, sera en mouvement. Pouvons-nous prendre le risque d’attendre quatre ans, nous Européens, et peut-être davantage, pour retrouver je ne sais quel texte, revenant de je ne sais quelle négociation avec je ne sais quels partenaires ! Aujourd’hui, il n’y a plus à hésiter, il n’y a plus à attendre, il n’y a plus à différer. C’est maintenant qu’il faut prendre la Constitution européenne ou il n’y aura pas de Constitution européenne du tout. C’est le sens du débat.
Sur les institutions : une présidence du Conseil européen plus longue, plus stable ; un Parlement européen doté de plus larges pouvoirs ; une Commission européenne procédant du suffrage universel ; un Ministre des Affaires Etrangères pour l’Europe ; des majorités qualifiées plus nombreuses… Personne, dans le cadre même du débat au sein du Parti socialiste, ne remet en cause ces acquis-là. C’est un progrès.
Sur le plan économique : enfin un gouvernement économique en face de la Banque Centrale Européenne –et c’est déjà appliqué par anticipation puisqu’il y a un président de ce que l’on appelle l’eurogroupe qui est le gouvernement de la zone euro. Cela, d’ailleurs, ne plait pas au gouverneur de la BCE, c’est donc une bonne disposition.
Sur le plan social : enfin, la reconnaissance des services publics –on va pouvoir voter une loi européenne ; des dispositions sociales qui s’imposent pour toute politique seront décidées à l’échelle de l’Europe et, enfin, cette Charte des droits fondamentaux dont certains voudraient nous dire qu’elle n’irait pas assez loin lorsqu’elle reprend l’ensemble des Chartes qui existe en Europe pour doter tous les Européens des mêmes droits, et donc des principes d’égalité qui sont aussi les nôtres dans notre propre République.
Je ne vois que des avancées dont on nous dit qu’elles ne sont pas assez nombreuses. Peut-être ; elles ont été mal négociées, c’est à voir. Il est vrai que c’était Jacques Chirac qui a été notre représentant jusqu’au bout. Il le resterait d’ailleurs si on refusait le texte, enfin jusqu’en 2007.
Nous avons aujourd’hui les éléments de progrès, peut-être insuffisants, et qui sont là, à notre portée.
Mais le problème ne serait pas sur les institutions, puisque c’est une avancée. Il y aurait un risque : le Traité constitutionnel serait incompatible avec le socialisme. Comment se fait-il que tous les autres partis socialistes européens, qui sont pour le traité, ne s’en soient pas aperçu ? Mais, enfin, ils sont beaucoup moins socialistes que nous ! Car de socialistes, il n’y en a que de Français ! Les autres sont suspects. Tony Blair, on n’en parle même pas ! G. Schröder ? Il a même été capable de se faire réélire, c’est donc une preuve qu’il n’est pas aussi socialiste que nous ! Zapatero ? Sans doute est-il socialiste, mais pour combien de temps ? Sans compter tous les autres, toujours trop mous, trop tièdes. Je veux bien que nous soyons les plus à gauche, mais si on était vraiment les plus en phase avec les catégories populaires, peut-être aurions-nous été plus souvent élus ! Sommes-nous sûrs d’être plus à gauche que les Scandinaves qui ont moins de 5 % de chômage, une politique d’égalité entre homme et femme exceptionnelle, qui ont mis des crèches partout et qui ont la capacité de former les salariés à chaque fois qu’ils connaissent un problème de licenciement ou de reclassement, qui ont un haut niveau de protection sociale, qui en matière d’impôts nous battent assurément et qui ont la plus grande capacité de redistribution ! Ceux-là veulent aussi le Traité européen et considèrent que c’est parfaitement compatible avec la social-démocratie et le socialisme. D’ailleurs, je ne vois rien qui soit contraire à nos propres engagements.
Qu’est-ce que c’est que l’Europe, qu’une politique européenne, les grands traités, si ce n’est ce qu’ont voulu à tout moment les gouvernements socialistes. En 1957, le Traité de Rome, c’était un gouvernement socialiste ; puis ensuite, avec François Mitterrand, les grands traités des années 80 : l’élargissement, le grand marché intérieur : 1986 et qui a posé les principes de concurrence. 1992, le Traité de Maastricht où nous avions eu des débats entre nous à cette époque ; on n’a pourtant pas fait voter les militants ! Et l’élargissement, y compris aux pays de l’Est, c’est François Mitterrand qui a eu l’intuition de se dire qu’on ne pouvait pas laisser ces anciens pays –sans doute beaucoup moins développés que nous- en dehors de l’Europe dite de la prospérité et qu’on leur devait accueil et solidarité.
Si nous craignons les autres, si nous craignons qu’ils nous prennent nos emplois, voire même nos familles, quelle conception du socialisme, quelle conception de l’Europe avons-nous, y compris lorsque l’on considère tel ou tel de ces pays, sachant d’où ils viennent, comme des compétiteurs dangereux pour nous ? L’élargissement a été non pas simplement un acte de solidarité, mais un acte politique majeur car c’était tout de même invraisemblable d’être arrivé, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à cette unité de l’Europe. Personne n’y songeait, personne n’y croyait. Pourtant, cela se fait et notre génération sera le témoin de cette réunification de l’Europe.
On avance comme argument en contre que ces politiques seraient libérales. Mais c’est tout ce que nous avons fait ensemble. Peut-être avons-nous eu tort d’aller jusque-là ? Mais ne laissons pas penser qu’il y a là comme une Europe qui ne nous appartiendrait pas, car nous avons fait cette Europe-là ensemble.
Cette Europe-là, je l’assume, je la reconnais. Je considère qu’il faut la dépasser, la prolonger, la poursuivre. Elle est essentielle à notre histoire. Tous les gouvernements socialistes ont fait avancer l’Europe et, aujourd’hui, si nous récusions le Traité constitutionnel au prétexte qu’il y aurait l’intégration des traités dont nous sommes responsables dans le texte, alors nous ne serions pas conformes à notre identité. Je respecte la position des communistes ; ils n’ont jamais accepté le moindre traité européen, je ne vois donc pas pourquoi ils accepteraient celui-là ! Je comprends la position de Jean-Pierre Chevènement ; il a quitté le Parti socialiste sur cette question de l’Europe. Au moins, il y a une cohérence, même si je pense qu’ils n’avaient pas raison. Nous, les socialistes, si nous remettions en cause le fondement même de notre identité, nous perdrions à la fois nos électeurs –en tout cas une grande partie- sans en gagner d’autres. Ne croyez pas que les classes populaires, comme on veut nous le faire dire, se seraient séparées de nous parce que nous aurions été Européens. Si les classes populaires se sont, à un moment, séparées de nous, c’est parce que nous n’avons pas été assez sociaux dans nos politiques, peut-être, pas assez soucieux de ce qu’étaient leurs difficultés de vie, voire même leur problème de sécurité. C’est cela qui a fait la rupture. Ne laissons pas accuser l’Europe de ce qui est d’abord notre propre responsabilité. Je rappelle aussi que les catégories populaires ont voté pour nous lors des élections du printemps dernier car, sans les catégories populaires, nous n’aurions pas eu autant d’élus.
Ne laissons pas penser que nous aurions des intérêts électoraux différents de notre identité. Qu’est ce qui fait aujourd’hui la force du Parti socialiste après l’épreuve qui a été la sienne ? Il a permis à la gauche de se redresser, notre unité a été un élément moteur pour que la gauche se rassemble autour d’un projet que nous avons fixé pour nos régions, pour nos départements et demain pour le pays. Je suis très favorable au rassemblement de la gauche, je suis unitaire. Je suis pour un rassemblement de la gauche sur le projet que nous ferons, nous, et que nous ferons partager ensuite aux autres. Mais ce sont les socialistes qui doivent fixer la ligne. Je connais des partis qui, à force d’écouter leurs électeurs, ne les ont plus jamais retrouvés et courent encore derrière. Car, ce que demandent les citoyens c’est que l’on puisse leur fixer un cap, leur définir la ligne d’horizon, leur formuler un espoir possible. Ils attendent des acteurs politiques, des responsables de partis, ceux qui vont se présenter aux suffrages, qu’on leur dise ce qu’il sera possible de faire.
Dans ce débat où l’on agite des peurs, on prétend qu’il y aurait un risque pour les délocalisations. Si nous votions ce traité, les entreprises partiraient plus facilement à l’étranger, en Europe ou ailleurs. Et pourquoi donc ? Parce qu’il y aurait cette règle de l’unanimité fiscale qui demeurerait –ce qui est vrai- dans le Traité constitutionnel. Mais, refuser le Traité, c’est revenir au traité antérieur qui prévoit précisément l’unanimité en matière fiscale. Alors, où serait la différence ?
On nous oppose à ce Traité l’Europe puissance et l’Europe à 25, ce n’est pas l’Europe puissance et on rendrait donc plus difficile les coopérations renforcées. Mais, là aussi, si on veut faire l’Europe d’avant-garde, de premier cercle, de coopérations renforcées, l’Europe à quelques-uns pour aller plus vite et plus loin, il faut d’abord réussir l’Europe à 25. Comment pourrions-nous demander à des pays de s’engager avec nous si on a abandonné les autres, si on n’a pas fait l’Europe à 25, si on ne l’a pas dotée d’institutions. Oui, nous sommes pour l’Europe à 25 ; oui, nous sommes pour l’Europe d’avant-garde ; oui, nous sommes pour l’Europe du premier cercle, mais tout se tient !
On nous dit aussi que cela serait terrible d’accepter le Traité constitutionnel car cela nous obligerait à être dans l’OTAN. Ah, bon ! La France, aujourd’hui, n’est pas dans l’OTAN. Mais, bien sûr ! Pensez-vous qu’il y aurait des pays qui voudraient quitter l’OTAN pour faire une Europe de la défense avec nous, sans l’alliance avec les Américains ? On peut penser ce que l’on veut de G.W ; Bush, mais ce qui est certain, c’est qu’une bonne partie des Européens ne sera prête à s’engager avec nous pour une Europe de la défense que si elle est sûre de sa sécurité. Si on n’adoptait pas le Traité constitutionnel, si on laissait l’Europe en panne, il y aurait beaucoup de pays qui viennent de nous rejoindre qui regarderaient d’abord vers les Etats-Unis d’Amérique. Parce que, pour des pays de l’Est –comme on dit- cela n’est pas plus rassurant d’avoir Poutine à ses côtés que Brejnev. Ils ont donc besoin d’une protection, ils ont besoin d’une garantie. Si c’est l’Europe qui les donne, ils seront Européens. Si l’Europe considère qu’elle ne doit pas s’organiser sur le plan de sa défense, ils iront regarder ailleurs, c’est-à-dire outre-atlantique.
Il y a même qui vont jusqu’à dire que le Traité constitutionnel menacerait les principes de laïcité. Comment imaginer que nous, socialistes, progressistes en Europe, nous pourrions avoir le moindre écart sur ce qui forme notre engagement. Mais, au-delà même du Traité constitutionnel, quand Buttiglione a tenu les propos pas simplement attentatoires à la dignité des femmes et à la liberté des homosexuels, mais au nom du Vatican –et il semble d’ailleurs que le Vatican lui-même ait fait pression, qu’a fait le Parlement européen qui n’est pas un Parlement socialiste ? Il a refusé ce choix. Et, aujourd’hui, la Charte des droits fondamentaux garantit les principes à la fois du respect de la liberté religieuse et la protection du citoyen contre l’influence de la religion. C’est donc la laïcité.
Je n’insisterai pas davantage sur les conséquences du vote “ oui ”. Ce qui est certain c’est que, pour nous les socialistes, le “ oui ” n’est pas un accomplissement, le “ oui ” n’est pas la lutte finale ; ce Traité n’est pas une Constitution socialiste. C’est une Constitution, c’est un Traité constitutionnel. Ce n’est rien d’autre. Tout dépendra ensuite des politiques. Si nous sommes convaincants, ici, en France, en 2007 et ailleurs en Europe, alors il y aura une majorité de gauche et nous pourrons avancer. Mais savoir que tous les partis socialistes d’Europe, que tous les syndicats ou presque d’Europe soutiennent ce traité est pour nous la marque qu’il y a là un progrès.
Il peut y avoir un autre choix. Il faut que les tenants du “ non ” ne nous disent pas simplement ce qui les motive –encore que cela serait intéressant- mais ce qui se passerait si le “ non ” devait l’emporter. On nous dit que cela ne changera rien dans la direction du Parti socialiste ni pour son Premier secrétaire, ni même dans le projet des socialistes. Comment cela ne changerait rien dans le projet des socialistes, alors que cela va fonder une grande partie de notre engagement ?
Et même sur le plan de la stratégie d’alliance, c’est tout de même pas la même chose de dire oui ou de dire non. Regardons à gauche qui dit oui,qui dit non. Nous n’avons pas remporté une bataille en 2004 par rapport à l’extrême gauche pour aujourd’hui lui courir après ! Ce serait tout de même un comble ! L’extrême gauche qui n’était même pas capable de dire qu’elle pouvait voter pour nous à l’élection présidentielle de 2002 –d’ailleurs elle n’a pas eu l’occasion de le faire !, cette extrême gauche qui était prête à nous faire concurrence pour les élections régionales –elle l’a d’ailleurs fait, n’étant toujours pas prête à dire qu’elle allait voter pour nous- nous ferait aujourd’hui la leçon sur l’Europe ! C’est donc autour de notre identité qu’il faut rassembler la gauche.
Ce “ non ” aurait des conséquences sur le Parti socialiste, sur son projet, sur la stratégie d’alliance. Il aurait des conséquences sur l’Europe aussi. Avec qui faire l’Europe aujourd’hui ? C’est une tentation française de penser que l’Europe serait formidable s’il n’y avait que des Français. Quelle belle Europe cela ferait : une Europe sociale, une Europe laïque, une Europe socialiste ! Mais, il faut s’en convaincre, il n’y a pas que des Français dans l’Europe. Et il n’y a pas que des socialistes non plus. Alors, il faut forcément trouver un compromis. Mais, si nous le refusons, avec qui allons-nous renégocier ? Avec les gouvernements de droite (18 sur 25) ? Avec Jacques Chirac comme négociateur ? Je ne lui donne pas toute ma confiance pour faire un traité de gauche. Avec les socialistes européens ? Mais, ils sont pour le Traité actuel. Avec le mouvement social, faire de grands mouvements de rue avec les syndicats en tête ? Mais, ils sont pour le traité actuel qui est proposé.
La vérité, c’est de dire que si nous ne prenons pas le traité, il n’y aura pas de Constitution en Europe et on aura, finalement, le grand marché, des politiques européennes et rien d’autre. Je ne le veux pas pour mon pays, je ne le veux pas pour l’Europe et je ne veux pas que mon parti en soit responsable.
J’ai pris donc l’initiative d’abord d’un débat. Il aurait été simple, peut-être plus simple, de faire un choix dans le cadre du Bureau national ou du Conseil national du parti pour savoir ce qu’il y avait lieu de faire sur le Traité. On aurait eu, à mon avis, une majorité pour le “ oui ” et de peu. Mais qui aurait pensé que c’était vraiment la position des socialistes ? Qui aurait cru que c’était ce qui allait favoriser la mobilisation ? Il fallait donc une consultation des militants, laquelle était de plus un engagement de Congrès. On peut, il est vrai, ne pas respecter un engagement de Congrès, mais telle n’est pas notre conception au Parti socialiste. J’ai souhaité que ce soit un débat ouvert, démocratique. Ces conditions du débat sont réunies. C’est toujours un peu difficile, la démocratie. On la réclame tous ; et si je ne l’avais pas appelée, beaucoup –majoritaires comme minoritaires- dans notre parti me l’auraient rreproché. Et, au moment où on la fait vivre, cela fait un peu peur. Beaucoup de militants sincères se demandent s’ils sont capables, eux, de choisir, s’ils peuvent eux-mêmes déterminer la position du parti, s’ils pourront avoir le sens juridique nécessaire, la capacité politique à décider. Mais, bien sûr. Il va y avoir un référendum dans le pays et chaque citoyen va se prononcer sur le Traité constitutionnel. Comment les militants socialistes ne pourraient-ils pas le faire avant et en toute lucidité.
Vous avez donc aujourd’hui la responsabilité de dire “ oui ” ou “ non ” au Traité constitutionnel. C’est une grave responsabilité. C’est un vote en conscience qu’il faut faire et qui doit être, à mes yeux, conforme à ce que nous sommes. Vous allez décider. Et, lorsque la décision sera prise, elle s’imposera à tous, même si certains feront campagne et d’autres non.
J’ai donc pris, pour toutes ces raisons, ma responsabilité de dire quel était le sens qu’il fallait donner à la position du parti. Je ne pouvais pas donc me retrancher dans une position d’arbitre au sein du débat que nous avons engagé. Ma responsabilité est de donner une indication, de fixer un cap et, ensuite, de pouvoir le traduire si nous sommes en capacité de le faire aux responsabilités du pays.
J’ai donc appelé à voter “ oui ”. Non pas pour moi-même, non pas pour des questions de personnes, non pas pour des rapports de forces internes. Qu’importe les personnes ! et aujourd’hui, ce n’est pas un Congrès qui s’annonce. C’est d’abord un choix de socialistes pour leur parti, pour la France et pour l’Europe.
J’ai confiance dans le processus qui est engagé. J’ai confiance dans la conclusion de nos débats, parce que je sais que les militants feront en sorte de préserver l’essentiel et de préparer le futur. Préserver l’essentiel, c’est de se souvenir qu’ils sont les héritiers d’une grande force, d’une grande histoire du mouvement socialiste, d’une grande force internationaliste, d’un grand mouvement européen. Héritiers que nous sommes de cette histoire-là, nous en sommes les dépositaires et, en même temps, nous portons une nouvelle fois une grande espérance, plus encore que durant les dernières années, quand François Mitterrand était à côté d’autres forces politiques –le Parti communiste notamment dans les années 70 ou au début des années 80. Nous sommes en capacité de diriger pour longtemps la gauche, et peut-être le pays. C’est parce que je suis conscient du fait que les militants socialistes auront à cœur d’être fidèles à leur histoire et d’être porteurs de ce grand projet, de cette grande espérance, que je sais qu’ils feront le choix conforme à leurs valeurs, conforme à leur identité. Le Parti socialiste est à la fois un parti solide, fort et en même temps, un parti fragile. Il est fort quand il inscrit en son sein les diversités de notre pays, les couches sociales. Rien ne peut l’arrêter. Il est fragile parce qu’il n’a pas cette base militante suffisamment large que peuvent connaître les sociaux-démocrates Allemands, les Espagnols, les Italiens qui nous regardent parfois avec curiosité, étrangeté. On me demande souvent le nombre d’adhérents du parti socialiste français quand je me rends dans des rencontres européennes. Ils s’étonnent donc que ce soit les 130 000 adhérents du Parti socialiste qui vont décider de l’avenir de l’Europe. C’est vrai et nous pouvons en tirer une certaine fierté, mais aussi une responsabilité qui est la nôtre.
Je suis conscient de notre force, de notre fragilité militante comme électorale. On peut faire 35% -cela nous est arrivé ; mais on peut aussi faire 14% -cela nous est arrivé aussi. Je n’oublie rien de nos échecs, car tout est possible. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est que chaque fois que les socialistes sont dans l’unité, chaque fois qu’ils sont conformes à leur identité de socialistes et porteurs de projets qui leur donnent la crédibilité et la volonté nécessaire, alors, c’est vrai, ils sont en capacité de gagner et de faire gagner la gauche et ainsi de transformer le pays.
Le défi qui est devant nous n’est pas de gagner la prochaine élection. Nous pouvons le faire comme précédemment. Le plus dur n’est pas là. Mais, sommes-nous capables de durer pour transformer. Pour en être capables, il faut porter un projet crédible, cohérent, mobilisateur, qui porte la dynamique indispensable. De la réponse au référendum militant dépend beaucoup la suite. Si nous sommes rassemblés, unis, autour d’un projet –le nôtre-, et si nous sommes conscients de la fierté qui doit être la nôtre comme socialistes, alors rien ne nous sera interdit car tout sera devenu possible.
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